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lundi, 20 février 2012

LA STRATEGIE DES DRONES RESTE A INVENTER

Moyens logistiques et moyens de combat nouveaux, les drones vont nous obliger à inventer une nouvelle stratégie.

1-La dépendance entre les propriétés de l’armement et la stratégie .

Personne ne remet en cause cette dépendance mais tous pensent que c’est l’innovation stratégique qui mène à la création de nouvelles armes. Et non l’inverse.

Or dès 1944 le général Brossé livre à Science et Vie une étude où il fait remarquer que ce sont les progrès de la technique qui commandent l’évolution de la stratégie.

Passés inaperçus à l’époque ces écrits étaient révolutionnaires dans la mesure où les Etats-Majors de tous les pays pensaient que la doctrine stratégique aboutissait à créer les moyens de cette doctrine (les nouvelles armes) et non l’inverse.

Aujourd’hui où les drones sont en train de devenir un instrument d’attaque et de défense qui révolutionne la tactique il faut se demander en quoi ils vont révolutionner la stratégie.

Voici quelques exemples pour illustrer ce rapport de la stratégie à l’armement.

 

La stratégie de César.

 

C’est le javelot du légionnaire Romain, le « pilum », qui va commander la stratégie de César. A la fin de la charge les Romains, avant d’en arriver au corps à corps, lancent ce javelot qui est capable de transpercer le bouclier Gaulois. Puis lors du corps à corps ils restent en rangs serrés, se couvrant mutuellement.

Le javelot a rendu nécessaire la discipline de la centurie : rester en formation, lancer le pilum de façon synchronisée, combattre avec le glaive sans s’égailler.

Le pilum a permis à César d’exprimer son génie et a abouti à ses victoires.

 

L’armement défectueux du 17° siècle

 

Le mousquet n’a qu’une faible portée, tire lentement et n’a pas de baïonnette.

La cavalerie, rare et fragile, n’est guère utilisée car on la ménage. L’artillerie tient un rôle de figuration. Il en découle une stratégie lourde et où on ne recherche pas la décision. C’est ainsi que la plupart des guerres s’éternisent.

Un siècle plus tard le perfectionnement du fusil et l’emploi de l’artillerie en batteries permettront de combiner des opérations décisives.

 

Napoléon : une stratégie innovante servie par un matériel éprouvé.

 

L’empereur dispose d’un matériel déjà ancien mais parfaitement adapté à la recherche de la décision lors de ses batailles auxquelles toutes les forces vont concourir. Et ce matériel éprouvé, comme le canon de Gribeauval, conviendra  à cette manœuvre parce qu’il est extrêmement robuste et mobile.

Il n'a pas besoin de nouveau matériel et sa stratégie va être adaptée à ce

matériel : n'est-ce pas la marque du génie ?

 

Gribeauval.jpg

 

1917-1918, artillerie lourde et stratégie lente.

 

Ayant constaté les faiblesses de l’artillerie de campagne les belligérants ont réussi à forger une artillerie lourde mieux adaptée à la guerre de tranchées que l’artillerie de campagne de 1914.

Mais cette artillerie est précisément si lourde en termes de déplacement et de logistique que la stratégie suivant, comme toujours, l’évolution du matériel se limite à des batailles précédées de longs temps d’arrêt. Et dont l’exploitation est limitée car elle laisse à l’adversaire le temps d’amener d’importantes réserves.

 

1940, « motoren » et stratégie d’anéantissement.

 

Nous connaissons tous la puissance du tandem Panzer Stuka. Qui est basé sur la vitesse et la puissance des moteurs. Et qui entraîne, chez les Allemands un mode de commandement suffisamment souple où chaque occasion est saisie au niveau de la division, voire du régiment. Ainsi l’adversaire n’a pas le temps de se rétablir et ses unités sont anéanties en tant que telles : les hommes sont vivants mais l'organisation est détruite. Les pertes humaines sont d’ailleurs faibles et n’ont rien de comparable à celle de la guerre précédente. 1940 est l’époque des millions de prisonniers, provenant d’armées défaites en 2 mois (France) ou en 3 semaines (Pologne).


 

ju87stuka.jpg


 

1943-1945, l’aviation stratégique.

 

Validant, 10 ans après, les théories du général Italien Douhet, les bombardiers stratégiques Américains et Anglais vont permettre aux alliés de mettre en place une stratégie « cumulative » portant non sur le corps de bataille de l’ennemi mais sur la logistique et les populations. Bien sûr aucun de ces bombardements stratégiques n’est décisif, mais c’est le cumul de ces frappes qui affaiblit l’ennemi au point où sa logistique est tellement diminée que, lors de l’offensive des Ardennes par exemple, ses chars  n’ont qu’un potentiel de quelques heures pour mener à bien des actions qui auraient pu réussir si elles n’avaient pas du s’autolimiter.

 

1950 à 1990, le nucléaire et la « fin » de la stratégie.

 

L’équilibre de la terreur met fin à toute stratégie « fine ». C’est le tout ou rien symbolisé par la crise de Cuba où, pour contrer quelques missiles soviétiques assez inefficaces, les Américains envisagent d’employer l’arme nucléaire.

Pendant ce temps tous les mouvements révolutionnaires s’en donnent à cœur joie car ils savent ne rien risquer : on ne lancera pas une bombe atomique sur le Che !

Et c’est heureux car qui sait comment auraient tourné les mouvements de libération des pays de l’Est si l’URSS avait disposé d’une armée de drones anonymes et discrets ?

 

1991, logistique et saturation.

 

C’est la période pendant laquelle, le développement de la logistique va permettre des interventions limitées mais très puissantes, saturant complétement les défenses adverses.

L’archétype de ces interventions est la première guerre du golfe : une logistique exceptionnelle va littéralement "noyer" l'armée Irakienne; 

 

Et maintenant les drones : une stratégie à inventer.

 

Les drones ont commencé d’être utilisés par les précurseurs, Américains et Israéliens, dans le cadre stratégique des années 1990 : asymétrique -du fort au faible- et en remplacement des avions ou des hélicoptères dans le but de limiter les pertes humaines des pays utilisateurs. Ainsi l’emploi en a été somme toute assez parcimonieux, limité à quelques théâtres d’opération et sans vision stratégique réelle. La preuve en est que les drones produits actuellement sont des appareils seraient en difficulté face à un adversaire disposant de moyens anti-aériens puissants. Et que les drones ne sont pas utilisés là où ils seraient le plus utiles, c'est à dire pour assurer un logistique permanente, version actuelle du pont aérien de Berlin.

On peut imaginer que le retrait des troupes d’Afghanistan, véritable défi logistique dans la mesure où l’Afghanistan n’a pas de façade maritime et dès lors que l’armée Afghane ne sera pas capable d’assurer la sécurité de ce retrait – si au moins elle contribue pas à le rendre périlleux - aurait nécessité le premier emploi stratégique des drones. Si les grands drones de transport ne sont pas prêts on utilisera massivement des drones armés pour anéantir, sans pertes pour les alliés, ceux qui tenteront de transformer ce retrait en débandade. L’installation d’un coalition dans un pays hostile voit chaque jour le renforcement de cette coalition les choses devenant ainsi de moins en moins difficiles et la sécurité de ces troupes s’accroissant avec le temps. Dans le cas du retrait on est bien évidemment dans le phénomène inverse : malheur aux derniers à partir qui vont inévitablement se retrouver en situation du faible au fort à un moment donné. Les Russes avaient effectué un retrait magistral mais il avait eu lieu essentiellement par la route  et avait été appuyé par une force aérienne qui fit le vide autour des troupes soviétiques et assura jusqu'au bout la sécurité des colonnes Russes à une époque où les Talibans étaient beaucoup moins forts et nombreux que maintenant.

Ce sont les drones Américains qui assureront ce rôle d’appui et de protection et c’est une des raisons pour lesquelles ce retrait ne pourra se faire avant un ou deux ans faute d’un nombre de drones suffisant.

 

Mais au delà de l’Afghanistan la stratégie des drones reste à inventer et nous pouvons déjà tenter de dégager les grandes lignes sur lesquelles elle s’appuiera.

 

1-une logistique massive et permanente  par l’utilisation de très grands drones dotés de drones gigognes amenant la logistique "de l'usine au combattant sur le terrain."

2-une dissuasion, non plus nucléaire et aveugle, mais "classique" et ciblée grâce à la permanence, à l’invisibilité, à  l’invulnérabilité et à l’ampleur des frappes adressant des objectifs militaires ou civils (centrales électriques, usines, hubs logistiques, voies de circulation, aéroports). Ce sont peut-être les drones qui nous permettront de sortir du "cauchemar nucléaire" en substituant une implacable dissuasion ciblée à l'inhumaine stratégie "anti-cités".

3-Une omniprésence des drones dans chaque zone potentielle de conflits, voire de drones « dormants » implantés chez nos éventuels adversaires - qui ne manquent pas de zones désertiques ou de forêts profondes - drones prêts à se réveiller sur demande et à frapper là où ces frappes paraissent impossibles compte tenu de la situation des objectifs, soigneusement éloignés des frontières.

 

Le général Brossé a écrit : « le parallélisme entre les progrès de l’armement et l’ampleur croissante des opérations de guerre est une des phénomènes les plus frappants de la vie tourmentée de l’humanité ».

Avec les drones les Occidentaux pourront mettre en place des opérations de guerre mondialisées d’une ampleur inconnue jusqu’à présent : aucun de leurs ennemis ne sera plus à l’abri. La première bonne nouvelle est que cela va sonner le glas du terrorisme en supprimant son impunité. La deuxième est que les pertes civiles seront réduites car le pilote de drone, supervisé en permanence, fera tout pour les éviter.

Ainsi même les hommes de mauvaise volonté sauront qu’ils ont intérêt à s’asseoir à une table pour négocier évitant ainsi la mort presque certaine, inattendue, imprévisible ; la mort grise comme la carlingue des Reaper, les moissonneurs* de la mort.

*Reaper en Anglais.


 

MQ-9-Reaper.jpg


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